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Wilfrid Estève: "Je suis pigiste par choix"

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par BERTIN Adeline

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Cela fait plus de quinze ans que Wilfrid Estève est un photojournaliste indépendant, et fier de l'être. Cofondateur de l'Oeil Public, il est aujourd'hui en charge de la direction artistique et éditoriale du studio de production multimédia Hans Lucas et du département Photo, à l'École des métiers de l'Information. Il a travaillé pendant douze ans (1994-2002) pour vingt-cinq rédactions, du Figaro Magazine, Libération et Geo, au Pèlerin, La Croix, Famille chrétienne en passant par le magazine Elle et VSD.

 

En moyenne, Wilfrid Estève fait tous les six mois des reportages pour des hebdomadaires. C'est progressivement qu'il s'est fait connaître dans l'univers du photojournalisme, convaincu que "lorsque l'on est indépendant, on est obligé de vendre". Invité par l'École de journalisme de Sciences Po à donner une master class, il livre ses conseils sur comment vendre une pige en photojournalisme.


 >> Retrouver les dix conseils de Wilfrid Estève aux futurs pigistes dans le photojournalisme >>

 

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Crédit photo: DR/Daphnée Denis

 
 
1. Savoir présenter une histoire. Il est important de rédiger un synopsis détaillé à propos des reportages que l'on souhaite mener avant de les présenter à des rédactions. Après avoir creusé et enquêté pour l'établir, il faut dégager des angles et donner les couleurs des histoires. "Le synopsis c'est un contrat moral: je m'engage à une chose et c'est marqué noir sur blanc", explique Wilfrid Estève. Ce contrat doit également accrocher le rédacteur en chef. L'idée est de déclencher un rendez-vous, qui débouche sur une décision. "Je fais le tour des rédactions en deux semaines pour leur proposer des idées de grand reportage. Je demande en général des commandes fermes, le plus rapidement possible".


2. Anticiper dans le synopsis. Pour Wilfrid Estève, la conception d'un synopsis est primordiale. C'est un vrai contrat, d'autant plus que l'on parle "argent" dedans, en prévoyant les frais que les reportages proposés engendreraient. Le photojournaliste n'hésite pas à proposer les même idées plusieurs fois aux rédactions: "Je leur soumets à nouveau deux, trois ans plus tard et elles acceptent. Les plus grandes rédactions m'ont ainsi publié des synopsis sur six pages, sans se rappeler que je leur avais proposé la même chose avant".


3. Avoir un bon réseau. Pour cela, un pigiste doit connaître l'ensemble des publications auxquelles il souhaite s'adresser. Le but est de parvenir à se faire identifier en tant que professionnel dans la sphère du photojournalisme, en intégrant également une logique de réseaux entre pigistes professionnels.

 

D'autre part, il ne faut pas se cantonner à la France. Le mieux est de contacter les services photo de plusieurs rédactions européennes et américaines pour se faire connaître. "C'est là qu'est le marché aujourd'hui", selon Wilfrid Estève, qui rassure: "C'est assez segmenté mais il y a toujours de la place pour nous, photojournalistes. En moyenne, on obtient quatre à huit pages, mais on peut également faire un feuillet de quatorze pages. Le secteur plus professionnel a par exemple les moyens de faire de l'argent, contrairement à la presse généraliste".


4. "Bouffer de l'information". Autrement dit, lire beaucoup, de tout et sur tout pour trouver l'inspiration. Wilfrid Estève peut repérer six à huit idées de reportage par semaine. "Faire un reportage, c'est très long. Quand je vais dans les rédactions, j'y vais pour couvrir les deux, trois trimestres qui arrivent". Il peut alors proposer six contenus, qu'il soumet toujours de la même façon. Pour lui, plus il y a d'idées, plus il est possible de "coincer" un rédacteur en chef: "Au bout de quatre synopsis, il est à court d'arguments".


5. Être créatif dans les montages financiers. Le champ s'est beaucoup élargi en terme de production, et se normalise depuis environ cinq ans. Il faut chercher des structures autres que les agences de production pour financer les reportages, comme les organisations non gouvernementales (ONG). Dans ce cadre, les rédactions sont alors davantage à prendre comme "vitrines de publication".


6. Avoir une production qui se démarque. Pendant douze ans (1994-2006), Wilfrid Estève n'a vécu que de la production. "Ce que je crée, c'est de l'exclusivité de production et de diffusion". En tant qu'indépendant, savoir se démarquer, notamment face à la concurrence des illustrations libre de droit et la dévalorisation du coût de la photo, est fondamental. Depuis quelques années, le concept de la marque ou du label s'impose dans le milieu du photojournalisme. Wilfrid Estève a ainsi co-fondé le collectif l'Oeil Public: "On a réussi à encourager cette identification professionnelle, qui a bénéficié aux autres pigistes".


7. Facturer la post-production, c'est-à-dire s'occuper des légendes des photos par exemple. "La post-production représente environ 40% du temps passé en reportage", précise Wilfrid Estève. Le magazine Elle a été l'un des premiers à rémunérer les temps de post-production, très vite imité par de nombreuses autres rédactions.


8. Se faire payer en salaire. Dans l'ours (l'endroit, dans une publication, où sont répertoriés les noms et fonctions des collaborateurs) doit apparaître le numéro de commission paritaire. La rédaction est alors tenue de payer en salaire. Mais dans le cas où il n'apparaît pas, le paiement ne s'effectue pas en salaire, ce qui est illégal, à la fois pour la rédaction et le journaliste. D'autre part, une fois la commande passée, la rédaction est tenue de payer le pigiste même si son contenu n'est finalement pas publié.

 

Le coût d'une photo se calcule par rapport à la place qu'elle occupe dans la publication et au tirage. Pour en savoir plus sur les tarifs, l'Union des photographes professionnels (UPP) a des barèmes pour l'ensemble des publications. Par exemple, chez Grazia, les frais peuvent aller jusqu'à 4.500 euros facilement, mais "ils ne paient pas très bien": le package est à 5.000 euros brut, texte et photos, quelque soit le temps passé (à la journée c'est environ 400 euros). Pour sa première publication dans l'Express, Wilfrid Estève a été payé 3.000 euros pour quatre pages dans le magazine. Aujourd'hui, il gagne entre 3.000 et 5.000 euros par mois, une somme à relativiser selon lui car pour renouveler son matériel de photojournaliste, il faut bien compter 15.000 euros.


9. Se créer des niches. En tant que photographes, il faut se créer des niches et identités fortes. Un pigiste doit vendre l'idée d'enquête, de récit et de terrain. "Au début de ma carrière, j'avais envie de développer deux sujets, que j'ai bossés à fond: toutes les histoires liées à l'immigration en France, et l'univers de la techno, des rave party", explique Wilfrid Estève, avant d'ajouter: "C'est comme ça que je suis rentré à Libération. Je pousse mes sujets jusqu'au bout". Pour lui, "travailler sur des idées qui nous tiennent à cœur" est essentiel. Il a par exemple décidé d'aborder un grand pèlerinage de la confrérie des Mouride sous l'angle original du lien entre les pèlerins français avec le Sénégal et ce qu'ils font en France. "Pour cela il faut gagner la confiance des gens, ce qui est plus facile quand on est indépendant".

 

10. Être organisé et persévérant. "On ne peut pas se permettre de vivre en grand reportage si on n'est pas organisé, capable d'être au téléphone et enchainer les rendez-vous". Il ne faut pas hésiter à renouveler ses propositions et faire le tour des rédactions. Pour Wilfrid Estève, "tout est possible dans le journalisme. L'idée c'est de partir sur du long terme et bosser". Pour lui lorsque l'on débute, il faut bien compter un an et demi de galère: "Il faut montrer notre ligne éditoriale et défendre nos sujets. C'est aussi avoir un certain tempérament. Être pigiste, c'est de la forte motivation tous les matins!"

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