Accueil arrow Contenus arrow Productions des élèves arrow "On est dans la mauvaise tranche"

"On est dans la mauvaise tranche"

Version imprimable Suggérer par mail
par ARMAND Jérémy

 

"Les classes moyennes sont essentielles car elles souffrent et sont en état de déclassement." Cette phrase a été prononcée par le directeur de campagne de Marine Le Pen, le 8 janvier. La candidate FN à l’Élysée n'est pas la seule à se tourner vers les classes moyennes, enjeu majeur de la présidentielle. François Hollande (PS), Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) et François Bayrou (MoDem) lorgnent aussi sur ce réservoir de voix. Tout comme le gouvernement : il y a deux mois, le ministre de l'Enseignement supérieur Laurent Wauquiez publiait La lutte des classes moyennes.

Dans le cadre d’une semaine intensive de presse écrite, 18 étudiants en première année de l’Ecole de journalisme de Sciences Po ont enquêté sur les classes moyennes. Découvrez leurs travaux à partir de ce lundi 23 janvier.

Immersion en classe moyenne. A la rencontre d'un couple d'informaticiens en banlieue parisienne qui commence à se faire du souci pour ses deux enfants, encore étudiants.

 

Michel *, 58 ans, doit faire demi-tour. Cet ingénieur informaticien au Crédit Agricole en route vers son travail a oublié d’activer l’alarme de son pavillon, situé à Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), ville de 30.000 âmes dans la banlieue sud-est de Paris. Pas question pour ce père de deux enfants de laisser sa maison sans surveillance électrique, un système dont il ne se passe plus depuis un cambriolage subi il y a deux ans.

 

Le Touran familial gravit les hauteurs de Villeneuve, où se niche le quartier résidentiel qu’il occupe. "Dans cette ville, il n’y a plus de quartiers privilégiés. Et avec l’appauvrissement, les gens qui étaient déjà à la limite de la pauvreté peuvent facilement basculer dans le vol." Michel pose un regard amer sur les changements de cette ville de banlieue autrefois sans histoire. "Quand je suis arrivé il y a 20 ans, la rue commerçante dans le centre était très prisée. Aujourd’hui, il n’y a plus de bons magasins, plus de poissonniers, de fromagers, de magasins de vêtements.Tout se dégrade. Les pavillons autour de nous sont rachetés un à un par des familles étrangères, avec dans une maison parfois deux, trois familles et plusieurs enfants."

L’homme, au visage accommodant et ouvert, qui a grandi entre Lille et Asnières, a le sentiment d’appartenir à la classe moyenne plutôt aisée. 25 années d’ancienneté aux services informatiques du Crédit Lyonnais (devenu LCL), passé dans le giron du Crédit Agricole en 2003. Et un salaire mensuel de 3.300 euros. Sa femme, Anna *, gagne autant comme informaticienne dans une petite société éditrice de logiciels bancaires, mais à temps partiel. La famille a fini de rembourser sa maison, achetée en 1990.

 

"On a l'impression de bien vivre"

 

"A l’époque, le seul inconvénient d’habiter à Villeneuve, c’était le bruit du passage des avions qui décollent d’Orly", nous confie la maîtresse de maison. Anna dit ressentir "de la peine" face à la dégradation de la ville où elle a grandi, qui détient aujourd'hui le titre peu glorieux de commune la plus pauvre du Val-de-Marne. Michel et Anna ont cherché à déménager pendant cinq ans, en vain. Avant de se faire à l’idée de rester dans leur maison confortable de 150 m2, sur deux étages. En entrant par le petit jardin, un salon spacieux et bien meublé donne sur une cuisine équipée, et sur un vestibule où trône le piano utilisé par la fille du couple, Clara. La maison compte trois chambres coquettes, deux salles de bains, une cave où sont entreposées quelques bouteilles.

 

Anna a grimpé dans l’ascenseur social. Née à Agnone au centre de l’Italie, d’un père maçon et d’une mère couturière, elle a immigré en France à l’âge de cinq ans avec ses parents. Élevée en milieu populaire, elle ne se souvient pas "avoir manqué de quoi que ce soit". Aujourd’hui, elle reconnaît profiter d’une situation privilégiée. "On a l’impression de bien vivre, on touche des salaires moyens mais qui nous permettent de vivre très correctement." Tous les ans, cette famille peut partir au ski et en vacances, en profitant des opportunités de voyages de leurs comités d’entreprise. Au supermarché, Anna avoue ne pas trop tenir compte des étiquettes de prix. "Seulement si je suis surprise par un prix exagéré", confie-t-elle. 

 

"L'avenir ne sera pas rose pour nos enfants"

 

La classe moyenne, ils en partagent aussi les tracas. "On est dans la mauvaise tranche, celle où on paye tout." Les dossiers de bourse au mérite qu’a constitués sa fille ? Toujours refusés. "On a le sentiment de toujours payer et de ne jamais avoir droit à quelque chose." Le matin, Anna prend le RER bondé, comme des millions de banlieusards. Mais ne se plaint pas. "Rester debout ne me dérange pas. Le matin, je viens de passerla nuit dans mon lit, et le soir, la journée assise au bureau. J’ai monbouquin, mon journal."

 

Celle qui se définit comme "très mère poule" s’inquiète surtout pour l’avenir de ses enfants, malgré leur réussite scolaire. L’aînée, Clara, major de sa promo à Sciences Po Lille, effectue sa dernière année de Master à la prestigieuse London School of Economics. Le cadet, Rémi, en terminale ES, vise des écoles de commerce. "On s’inquiète pour nos enfants, malgré leurs études brillantes, alors que nos jeunes ne sont pas pessimistes." Elle déplore des "loyers trop chers et un problème de pouvoir d’achat" qui frappe particulièrement la jeune génération. "A notre époque, quand on commençait à travailler, on pouvait s’installer."

 

"L’avenir ne sera pas rose, ce sera plus dur pour eux", renchérit Michel. "Les hommes politiques sont des comédiens", assène celui qui confie avoir essayé de voter pour différents partis, et surtout glissé le bulletin blanc. Anna, elle, en a "marre de toute la classe politique, et de toutes les affaires qui la touchent." Les classes moyennes comptent d’abord sur elles-mêmes

 

* Les prénoms ont été modifiés

Commentaires
Rechercher
Seul les utilisateurs enregistrés peuvent écrire un commentaire!

3.26 Copyright (C) 2008 Compojoom.com / Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."



 
< Précédent