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"Je suis pauvre... avec un peu de sous"

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par DELANOË Lauriane

ruolin"Les classes moyennes sont essentielles car elles souffrent et sont en état de déclassement." Cette phrase a été prononcée par le directeur de campagne de Marine Le Pen, le 8 janvier. La candidate FN à l’Élysée n'est pas la seule à se tourner vers les classes moyennes, enjeu majeur de la présidentielle. François Hollande (PS), Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) et François Bayrou (MoDem) lorgnent aussi sur ce réservoir de voix. Tout comme le gouvernement : il y a deux mois, le ministre de l'Enseignement supérieur Laurent Wauquiez publiait La lutte des classes moyennes.

Dans le cadre d’une semaine intensive de presse écrite, 18 étudiants en première année de l’Ecole de journalisme de Sciences Po ont enquêté sur les classes moyennes. Découvrez leurs travaux en ce mercredi 25 janvier.

 

 

Nadir n'a pas encore renoncé à aller au théâtre
Crédit photo : Justine Corbillon / Pékola Sonny

 

 

Immersion en classe moyenne. Nadir considère qu'il appartient aux classes moyennes inférieures. Avec sa femme thaïlandaise et trois enfants, il vit dans un HLM du XVe arrondissement de Paris.

Un magasin de vêtements. Début des soldes. Nadir*, 38 ans, attend Kalong*, son épouse, qui virevolte dans la boutique. Il la regarde de loin. Le couple achète tous ses vêtements pendant les soldes. Nadir n’est “ni pauvre, ni riche”, mais il fait attention à ses dépenses. Lunettes rectangulaires, cheveux courts, taille moyenne, il est au chômage depuis septembre. Pendant quinze ans, il a été tailleur de pierre. C’est un métier qui use. Il a préféré arrêter. En février, dans un mois, cet homme un peu timide commencera une formation de huit mois pour devenir responsable système qualité.

 

Sa femme est thaïlandaise. Kalong travaille 35 heures par semaine dans un salon de manucure et gagne le Smic. D’un précédent mariage, elle a deux enfants de 15 et 16 ans. Nadir et elle ont un fils, Tom*, qui soufflera bientôt ses sept bougies. Depuis un an, ils vivent tous les cinq dans un HLM du XVe arrondissement de Paris. “Ça enlève une épine du pied” et augmente leur pouvoir d’achat. Avant le HLM, le revenu de la famille était réparti en trois parts égales : un tiers pour le loyer et les dépenses de maison, un autre tiers pour la nourriture. Le troisième tiers, c’était “pour épargner ou pour les petits plaisirs de la vie”. Les dépenses obligatoires ont diminué grâce au logement social : pour 580 euros charges comprises, la famille bénéficie d’un 70 m2. Les aides au logement (APL) de 300 euros couvrent plus de la moitié du loyer.

 

"Le cinéma, à cinq, c’est trop cher..."

 

L’ancien tailleur de pierre estime appartenir à la catégorie basse de la classe moyenne, il se dit “pauvre... avec un peu de sous”. S’il n’était que “pauvre”, ses revenus ne couvriraient que le loyer et les repas. Pourtant, il sent qu’il doit diminuer les fameux “petits plaisirs de la vie”. Il n’emmène plus ses enfants au cinéma. “A cinq, ça fait tout de suite 50 euros. C’est trop cher, on n’y va plus”. La famille va aussi réduire le budget vacances. Nadir a une maison en Thaïlande. Il l’a achetée il y a une dizaine d’années pour quelques milliers d’euros. Tous les étés, la famille passe cinq semaines là-bas. Mais aujourd’hui, 4.000 euros de billets d’avion par an, c’est trop pour les parents. Nadir et son épouse envisagent de ne partir qu’une fois tous les deux ans. Tom, du haut de ses 6 ans et demi, adore ces voyages. En Thaïlande, il joue dans la nature, il voit des serpents. Tom veut devenir “docteur des animaux”, comme Liz, la vétérinaire dans le dessin animé Garfield. Nadir assure qu’il lui coûterait aussi cher d’aller en camping sur la côte française.

 

Depuis qu’il est au chômage, il s’occupe de son fils le mercredi, au lieu de le laisser au centre aéré. L’enfant regarde les dessins animés le matin, puis ils se promènent au parc. L’élève de CP joue avec son avion en polystyrène. Après, Tom veut aller au McDo. “Moi je n'aime pas trop, mais c’est pour lui, pour lui faire plaisir”, explique le papa.

 

S’il évite les loisirs coûteux, Nadir ne renonce pas à tout divertissement. Il amène sa famille au théâtre cinq ou six fois par an. Le soir, ils regardent des films d’action sur Canal+, "ça remplace le cinéma”. Pour payer l’abonnement, le père de famille ruse : "J’ai une offre à 8 euros et quelque, et tous les ans je trouve un moyen pour la reconduire.” Nadir nage à la piscine au bout de sa rue, son épouse préfère courir le long de la Seine ou au Champ de Mars. Les deux grands fils de Kalong jouent au football en club, deux fois par semaine. Tom, lui,faisait du judo. Mais il en a eu marre, alors Nadir le “laisse tranquille cette année”. En septembre prochain, le jeune garçon commencera la danse classique.


"Mes enfants se débrouilleront"

 

Nadir ne s’inquiète pas pour l’avenir des trois garçons : “Ils se débrouilleront. Si Tom veut être intellectuel, il fera de longues études. Mais s’il le veut, il pourra faire un métier manuel.” L’ancien tailleur de pierre a un DEUG de mathématiques. Il ne savait pas où ça le mènerait : il ne voulait pas entrer en école d’ingénieurs, encore moins devenir professeur de maths. Passionné de sculpture, Nadir a choisi la pierre. Son physique et sa motivation se sont érodés avec les années. “J’arrivais en fin de cycle. Aller au travail n’était plus un plaisir”, confie-t-il. En devenant responsable système qualité, Nadir espère retrouver l’envie de bien faire. Il apprécie la perspective d’évolution. Le père de famille s’attend à gagner environ 20.000 euros par an pour commencer. Il aimerait monter à 50.000.

 

Pour couper le week-end”, Nadir voudrait une maison de campagne proche de Paris. Une maison de campagne, c’est le critère qui le ferait passer dans la catégorie supérieure de la classe moyenne, selon sa définition.



* Les prénoms ont été modifiés.

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