Accueil arrow Contenus arrow Productions des élèves arrow Christophe Charle : "Les classes moyennes se définissent par leur espoir de ne pas stagner"

Christophe Charle : "Les classes moyennes se définissent par leur espoir de ne pas stagner"

Version imprimable Suggérer par mail
par PETER Cyril, PÉCOUT Adrien

itvresult

"Les classes moyennes sont essentielles car elles souffrent et sont en état de déclassement." Cette phrase a été prononcée par le directeur de campagne de Marine Le Pen, le 8 janvier. La candidate FN à l’Élysée n'est pas la seule à se tourner vers les classes moyennes, enjeu majeur de la présidentielle. François Hollande (PS), Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) et François Bayrou (MoDem) lorgnent aussi sur ce réservoir de voix. Tout comme le gouvernement : il y a deux mois, le ministre de l'Enseignement supérieur Laurent Wauquiez publiait La lutte des classes moyennes.

Dans le cadre d’une semaine intensive de presse écrite, 18 étudiants en première année de l’Ecole de journalisme de Sciences Po ont enquêté sur les classes moyennes. Découvrez leurs travaux à partir de ce lundi 23 janvier.

Christophe Charle, à l'Ecole normale supérieure (ENS) de Paris

Crédit photo : Cyril Peter 

 

Quel sens donner à la notion complexe de classes moyennes ? Christophe Charle, professeur d'histoire contemporaine à Paris I Sorbonne, a réfléchi à la question.* A ses yeux, le concept de classes moyennes correspond davantage à des stratégies politiques qu’à une définition sociologique précise. Entretien.

  

A quelques mois de la présidentielle, Laurent Wauquiez a placé les classes moyennes au cœur des débats avec La lutte des classes moyennes. Pourquoi un tel discours ?

  

Christophe Charle. C’est un thème qui revient régulièrement, de manière cyclique. Là, il s’agirait de justifier le fait que Nicolas Sarkozy n’est pas le président des riches, ce qu’ont pourtant affirmé dans un livre deux sociologues, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot**. Le gouvernement est très mal à l’aise face aux classes populaires. Depuis l’augmentation des impôts, la stagnation du pouvoir d’achat, il ne peut plus leur tenir le discours triomphaliste d’il y a cinq ans. D’autant qu’elles peuvent être séduites par des idées plus à gauche ou même par le Front national.

 

On parle beaucoup des classes moyennes, mais comment les définir ?

  

Christophe Charle. Sociologiquement, il y a un flou artistique autour de la notion. C’est ce qui permet aux politiciens de classer les gens en des classes plus ou moins arbitraires, selon ce qu’ils souhaitent démontrer pour aller dans le sens de leurs intérêts. Il y a toujours des enjeux politiques derrière l’évocation des classes moyennes, à travers des théories pessimistes ou optimistes en fonction de la conjoncture.

 

Par le passé, quels responsables politiques français ont déjà exploité ce thème ?

  

Christophe Charle. Le discours de Wauquiez me semble un dérivé de ce que disait Valéry Giscard d’Estaing dans les années 1970. Giscard était encore dans l’idée que la crise de 1973 était une crise temporaire, qu’on allait repartir vers une société d’abondance. Son livre Démocratie française (1976) s’inspirait de thèses de science politique américaine, selon lesquelles les classes moyennes domineraient nos sociétés modernes. Il avait une vision très optimiste, car il expliquait que la prospérité diffuserait le pouvoir d’achat et effacerait la coupure très nette dans les années 1960 entre la classe ouvrière et la bourgeoisie.

"
L’idée d’ascension sociale existait déjà en 1872"

En 2010, un sondage IFOP a montré que 66% des Français estim
aient faire partie des classes moyennes. Y aurait-il donc, malgré tout, des critères d’appartenance ?

 

Christophe Charle. Ces catégories vivent au-dessus du minimum vital et ne sont pas tout de suite menacées en cas de stagnation du pouvoir d’achat. En gros, ce ne seront pas elles qui se retrouveront aux Restos du cœur. Aujourd’hui, les classes moyennes se définissent par l’espoir qu’elles ont de ne pas stagner. Quand le républicain Léon Gambetta parlait en 1872 des "couches nouvelles", sous la IIIe République, cette idée d’ascension sociale existait déjà.

 

Les classes moyennes ont été le moteur de la société de consommation durant les Trente Glorieuses. De nos jours, quels objets ou autres marqueurs caractériseraient les classes moyennes ?

 

Christophe Charle. A part peut-être les vacances à l’étranger, il n’y a plus de marqueurs symboliques des classes moyennes comme pouvait l’être le frigo il y a cinquante ans. La plupart des gens ont maintenant une voiture, une télé, etc. Les biens de consommation de base qui faisaient rêver les gens dans les années 1960 et 1970 sont devenus aujourd’hui des choses banales.

 

Toujours dans le registre des représentations, quels partis politiques se sont adressés en particulier aux classes moyennes ?

 

Christophe Charle. Je dirais surtout le Parti radical (ndlr : au début du XXe siècle et jusqu'en 1936, sous la IIIe République). Il est cependant très rare qu’en France un parti puisse s’identifier aux classes moyennes, car elles recouvrent plusieurs réalités différentes, comme celles des salariés moyens et des petits entrepreneurs. Sous la IIIe République, par exemple, Édouard Herriot prétendait être un Français moyen. Il venait d’un milieu relativement modeste, a réussi par les études, est devenu professeur agrégé, puis a mené une carrière politique. Il incarnait cette culture de la méritocratie à la française, au sein d’une société qui serait fluide.

  

Les classes moyennes, souvent garantes de l’ordre établi, ont-elles déjà été à l'origine de mouvements contestataires ?

 

Christophe Charle. Il y a eu pas mal de mouvements de classes moyennes, comme le mouvement poujadiste au milieu du XXe siècle. Pierre Poujade s’adressait à la classe moyenne des petits propriétaires, des petits entrepreneurs, avec comme ennemi principal l’Etat interventionniste et technocrate. Dans l’histoire, on remarque quand même que quand un mouvement de classes moyennes s’autonomise, il n’arrive jamais à exister dans la durée.

 

 

* “Les classes moyennes" en France. Discours pluriel et histoire singulière (1870-2000) , article paru en octobre 2003 dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine.

 

** Le président des riches : Enquête sur l'oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy,  livre paru en septembre 2010.

Commentaires
Rechercher
Seul les utilisateurs enregistrés peuvent écrire un commentaire!

3.26 Copyright (C) 2008 Compojoom.com / Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."



 
< Précédent