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“A la moindre grosse facture, tu peux être la tête sous l’eau”

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par CLERMONT Viviane, CORBILLON Justine, DE MOREL Pierrick

Le cinema reste un des loisirs  "Les classes moyennes sont essentielles car elles souffrent et sont en état de déclassement." Cette phrase a été prononcée par le directeur de campagne de Marine Le Pen, le 8 janvier. La candidate FN à l’Élysée n'est pas la seule à se tourner vers les classes moyennes, enjeu majeur de la présidentielle. François Hollande (PS), Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) et François Bayrou (MoDem) lorgnent aussi sur ce réservoir de voix. Tout comme le gouvernement : il y a deux mois,le ministre de l'Enseignement supérieur Laurent Wauquiez publiait Lalutte des classes moyennes.

Dans le cadre d’une semaine intensive de presse écrite, 18 étudiants en première année de l’Ecole de journalisme de Sciences Po ont enquêté sur les classes moyennes. Découvrez leurs travaux en ce vendredi 27 janvier.

Stéphanie n’a pas renoncé à ses loisirs, mais reconnaît faire attention à son budget.

Crédit photo : Flickr/CC/woody1969

 

 

Crise, revenus limités, absence d’évolution professionnelle, revers de fortune : les classes moyennes ont-elles peur du déclassement ?

 

 

Stéphanie a 35 ans. Lyonnaise, la jeune femme s’est installée à Paris au début des années 2000. Elle travaille depuis dix ans dans les opérations pétrolières pour une grande banque française, près de l’Opéra Garnier. La jeune femme gagne entre 2.000 et 2.500 par mois, mais pense qu’elle pourrait être mieux payée à l’étranger pour le même travail. “Je n’ai pas le salaire que je mérite en France”, considère-t-elle.

Elle est propriétaire d’un petit appartement, situé entre Puteaux et Suresnes. Un logement qu’elle n'a pu s’offrir lors de son arrivée en région parisienne grâce au soutien de ses parents, à qui elle doit toujours de l’argent.

 

L’argent, un thème récurrent. “J’ai tout le temps l’impression de payer, payer, payer, ça me gonfle”. Pour Stéphanie, les classes moyennes payent pour les autres : “Je suis trop imposée […] On ne peut pas imposer les riches : ils se barrent. Et on ne peut pas imposer les pauvres, ils n’ont pas de sous.

 

Au quotidien, la jeune femme surveille donc son budget. Et n’hésite parfois pas à décaler une dépense de santé ou un bricolage si ce n’est pas urgent. Sortir entre amis, aller au cinéma : Stéphanie n’a pas renoncé à ses loisirs, mais reconnaît faire attention à son budget. “Je pourrais consommer plus. Mais je serais à découvert”. Elle admet aussi que certaines fins de mois sont compliquées parce qu’elle vit seule : “A la moindre grosse facture, tu peux être la tête sous l’eau. A deux, c’est plus facile ”.

 

Ne pas renoncer à ses loisirs

 

Malgré ses difficultés financières, Stéphanie ne ressent pas un sentiment de déclassement. “Je ne vis pas moins bien que mes parents”. Pour elle, la différence de niveau de vie entre sa génération et celle de ses parents s’explique par des difficultés qu'ils ne connaissaient pas. “Globalement, il y a une perte de pouvoir d’achat. L’accès au logement était peut-être plus facile à leur époque”. Autre responsable de cette baisse du pouvoir d’achat : les nouveaux modes de consommation. “Avant les gens se contentaient de moins, il y avait moins de produits. Mais beaucoup de gens ont du mal à résister et se surendettent. Il est très difficile de se payer l’intégralité des joujoux techniques”. Stéphanie aurait ainsi bien aimé s’acheter le dernier I-Phone, mais sait que son budget ne lui permet pas une telle dépense.

 

Quand on lui parle de politique, sa réponse est catégorique : “Je n’attends rien. Les politiques n’ont pas de problème pour payer leurs factures à la fin du mois, ils ne savent pas ce que c’est. Je ne me reconnais pas entre la droite bling-bling et la gauche caviar”. Elle sait malgré tout qu’elle ira voter le 22 avril prochain. Plus par devoir que par conviction.

 

 

“J’ai peur de ne pas réussir à évoluer ”

 

Je voudrais monter en grade et pouvoir impulser des projets.“ Fabrice, 30 ans, est éducateur sportif. Il touche autour de 1.500 euros bruts pour 35 heures par semaine. Il a déjà dix ans d’expérience de terrain derrière lui (il est devenu éducateur après une licence de Staps). Son appréhension : “ne pas réussir à évoluer dans (son) milieu.“ Depuis le début de sa carrière, il enchaîne les vacations. Il occupe des postes de professeur d’EPS remplaçant en collège, ou encore d’animateur dans des associations de Zones Urbaines Sensibles (ZUS) qui font du sport un vecteur d’intégration sociale pour les jeunes. Pour le moment, Fabrice ne s’est encore jamais vu proposer de CDI. Il pense pourtant à évoluer dans son domaine. “Quand j’ai commencé, je voyais des types de 50 ans qui étaient toujours sur le terrain, et je me disais que je voulais pas finir comme eux “, confie-t-il.

 

A la suite d’une blessure qui l’empêche momentanément d’exercer son métier, il se décide à chercher une solution qui lui permette de faire sa rééducation et de quitter le terrain. En octobre 2010, après quelques mois de Revenu de Solidarité Active (RSA), il entame une formation, le Brevet Professionnel de la Jeunesse, de l’éducation populaire et du sport, qui lui donnera la possibilité de devenir directeur d’un centre. Il obtiendra son diplôme en février 2012.

 

Ecumer les Pôles Emploi

 

A moins d’un mois de l’échéance, Fabrice n’est pas serein quant à son avenir professionnel. Il craint que “(son) diplôme se monnaye mal sur le marché du travail“. Depuis quelques semaines, il écume les Pôles Emploi à la recherche d’une offre qui corresponde à ses nouvelles qualifications, sans succès. Il regrette le manque d’informations et d’accompagnement de la part des conseillers. “Ce que je leur demande, c’est de me faciliter les contacts avec d’éventuels futurs employeurs “ explique-t-il. Faute d’opportunités, il se prépare à revenir à son métier antérieur. “Je me suis résigné à envisager d’occuper à nouveau un poste d’éducateur sportif. A régresser, en quelque sorte “, raconte-t-il. Un poste qui ne correspond plus à son niveau d’études. “Les métiers qu’on me propose requièrent un niveau bac, moi, je suis à bac + 4.“

 

Fabrice ne veut pas continuer à enchaîner les contrats précaires. Autour de lui, il a connu trop de jeunes enseignants vacataires, titulaires d’un master, travaillant dans la crainte que leur contrat ne soit pas renouvelé. Il a déjà pensé, s’il ne trouve pas d’offres qui le satisfassent, à “monter sa propre structure, pour promouvoir la boxe et améliorer les conditions de vie des boxeurs.“

 

 

 

"Il n'est plus question de sortir tous les week-ends"

 

Il faut se battre deux fois plus qu’avant pour s’en sortir" explique Sana*, 42 ans, maître de conférence à l’Université Paris III et divorcée depuis neuf mois. Sana élève seule ses deux fils. Elle vit dans le XVIe arrondissement de Paris dans un appartement qu’elle loue 2.000 euros par mois. Avec son salaire de maître de conférence de 2.700 euros, et malgré la pension alimentaire de son mari, elle a dû sacrifier beaucoup de ses habitudes depuis qu’elle vit seule avec ses enfants : "J’ai toujours eu une situation stable, avec mon ex-mari médecin, on sortait très régulièrement au cinéma, au restaurant et j’étais une grosse consommatrice de livres”. Anciens propriétaires d’une maison dans le 95, “nous allions souvent à la Fnac avec mes deux garçons. On choisissait un livre chacun, puis on allait faire la lecture au Café Beaubourg. Mon fils sirotait son diabolo en dévorant son Chair de poule."

 

Aujourd’hui, “il n’est plus question de sortir tous les week-ends” et les occasions de faire des activités culturelles se font plus rares : “La dernière sortie en date était pour les enfants à la Géode. Mais à 12,50 euros le ticket, je sais qu’il y a certaines familles qui ne pourraient pas se le permettre.” Au travail aussi sa situation d’enseignante devient plus lourde : “Les centaines de copies à corriger, les mémoires, les tâches administratives, autant de surcharge de travail pour quasiment le même salaire”. Malgré ces difficultés, Sana s’est adaptée : elle a décidé d’ouvrir son propre cabinet de psychologue et a même écrit un livre. “Je ne roule pas sur l’or mais je réalise tous mes projets. C’est ça le plus important.“

 

 

*Le prénom a été modifié
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