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Fin de bal pour les guinguettes ?

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 Article publié le 26-01-2010 par ALBERTINI Dominique

 

Chez Gégène

 

 

Que reste-t-il des guinguettes ? Plusieurs de ces restaurants-dancings des bords de Marne, autrefois très populaires, ont mis la clef sous la porte ces dernières années. Problèmes financiers, essoufflement du genre, pression immobilière, les facteurs sont nombreux qui menacent cette tradition centenaire.                                                                                                                                                                                              

 

On le reconnaît de loin avec son visage joufflu et sa toque de cuistot. Stoïque sous la neige, grosse pogne sur la hanche, le cuistot de chez Gégène -c'est-à-dire son effigie de bois-, regarde vers la Marne depuis le toit du restaurant. Sur l'autre rive, du sommet d'une butte longeant le bois de Vincennes, on entend le vrombissement du RER qui ralentit pour entrer en gare de Joinville-le-Pont. Les quais de la Marne sont vides, le froid a dissuadé les flâneurs. Dans quelques mois, barques et kayaks se croiseront de nouveau sur le fleuve et les vélos reviendront slalomer entre les familles en promenade. Il faudra attendre le premier week-end d'avril pour que "Chez Gégène", la plus fameuse des guinguettes des bords de Marne, rouvre ses portes. Alors, comme chaque année, on s'y pressera pour casser la croûte en terrasse, siroter un petit blanc ou "guincher" au son de l'accordéon.


Vingt mètres plus loin, le Petit Robinson, lui, ne rouvrira plus. Cette autre guinguette historique a déposé le bilan en 2007. "Dîner dansant - Bal - Restaurant", affiche encore l'élégante bâtisse blanche, seul vestige d'une histoire de 103 ans. Et La Grenouillère à Saint-Maur, et le Moulin Vert à Champigny, et Mimi-la-Sardine à Noisy-le-Grand... drôle de nécrologie que celle de ces établissements qui tous ont mis la clef sous la porte dans les six dernières années. "Il en reste très peu dans le Val-de-Marne", leur berceau historique, reconnaît François Roblot, chargé de développement au Comité départemental du tourisme du '94'. "Les guinguette font pourtant partie de la mémoire collective du département. Lorsque nous sommes présents dans des salons à l'étranger, nous avons beaucoup de demandes à leur sujet.


"Des chiffres d'affaire relativement modestes"

 

Les guinguettes sont-elles sur le point de disparaître ? L'été, pourtant, les terrasses sont remplies. C'est en fait un faisceau de facteurs qui a poussé certains établissements à la fermeture. Et d'abord une fragilité liée au caractère saisonnier de leur activité : la plupart des guinguettes, en effet, n'ouvrent que durant la belle saison. Un, ou pire, plusieurs étés pourris consécutifs peuvent mettre à genoux des établissements déjà en difficulté, comme l'explique Jean-Yves Dupin, patron de la guinguette du Martin-Pêcheur, à Champigny, et président de l'association Culture Guinguette. "On peut avoir l'impression que nous faisons salle pleine en été, mais sur toute l'année, il faut diviser le nombre de clients par deux pour arriver à une moyenne". Ce qui ne laisse aux gérants qu'une faible marge de manœuvre : "La première caractéristique d'une guinguette, c'est de proposer de la musique "vivante". Il faut donc payer non seulement la nourriture et le personnel, mais aussi, chaque semaine, des musiciens. Et de l'autre côté, on ne peut pas faire payer le client trop cher, car la guinguette doit rester un lieu populaire. On est donc sur des chiffres d'affaire relativement modestes. La baisse de la TVA nous a donné un peu d'air. Pas mal d'enseignes seraient allées au tapis sans cela". Ainsi, c'est le crédit immobilier contracté par le patron du Petit Robinson, qui souhaitait racheter les murs de son établissement, qui a fini par l'étouffer.


"Les voisins, à terme, c'est la mort de l'établissement"

Étouffées, les guinguettes joinvillaises -ou plutôt la seule survivante, Chez Gégène- le sont aussi, peu à peu, par leur environnement immédiat. L'établissement est aujourd'hui pris dans le tissu urbain, entre des pavillons, un parking, le pont de l'A86 à cinquante mètre et un lotissement flambant neuf. Si la proximité immédiate des quais, réaménagés en belle promenade, permet aux lieux de conserver un certain charme, le problème pourrait venir de ces nouveaux voisins. Ce sont les plaintes des riverains de la Grenouillère qui ont conduit à la fermeture ce celle-di. Et Jean-Yves Dupin prédit le même destin à Gégène : "La mairie de Joinville [qui n'a pas répondu à nos sollicitations, ndlr] a été en dessous de tout en laissant construire autour de cette guinguette. A terme, c'est la mort de l'établissement. Le pro qui visite les lieux se rend tout de suite compte des problèmes que cette promiscuité peut engendrer". Difficile, pour une petite ville, de renoncer à valoriser ces terrains très convoités. Elle ne peut en revanche pas directement subventionner les guinguettes, pas plus que n'importe quel établissement privé.

Comment, dans ces conditions, persuader un repreneur de pérenniser l'activité ? C'est faute de volontaires que le Moulin Vert a fermé en septembre 2008. "Nous arrêtons notre activité car il n'y a personne pour prendre notre relève, pas parce qu'on nous met dehors", témoignait alors la gérante Marie-Christine Richard dans le Journal du Dimanche. "Mon mari et moi sommes fatigués après une douzaine d'années passées ici". Les multiples aspects de la gestion d'une guinguette demandent, en effet, une implication permanente, parfois décourageante.


"Une petite société où tout le monde se connaît"


Autre défi à relever pour assurer l'avenir de l'activité : renouveler la clientèle. A Neuilly-sur-Marne, la guinguette de l'Ecluse organise trois bals par semaine. Cette fois, l'évènement a été annulé : Les musiciens venaient de province, leur train a été bloqué par la neige. "La plupart des clients s'y attendaient, ils ont appelé pour savoir si le bal aurait bien lieu", raconte le responsable du restaurant de l'établissement. "C'est une clientèle très régulière, faite principalement de retraités. Beaucoup d'anciens danseurs, qui connaissaient les guinguettes "d'avant" et cherchent à retrouver cette ambiance. Pour eux, ici, c'est d'abord un lieu de sociabilité. Il y a un climat de confiance, de convivialité. C'est une petite société où tout le monde se connaît". Bien que des soirées thématiques variées soient parfois organisées, c'est ici le royaume de la musette, une musique -et une danse- centrées sur l'accordéon. Ce petit entre-soi à base d'ambiance rétro a ses aficionados, mais pourrait disparaître avec eux.

Ringardes, les guinguettes ? Le week-end, elles peuvent encore être le but de promenades familiales. Mais il est loin, c'est vrai, le temps où le petit peuple parisien se pressait gare de Bastille pour gagner "l'eldorado du dimanche" : Joinville, Nogent, Champigny, trésors de verdure nichés au creux des boucles de la Marne. "A l'origine, les guinguettes étaient des repaires de mauvais garçons", raconte René Dennilauler, historien local. "Puis, à partir de 1906, le congé dominical obligatoire permet aux petits travailleurs de prendre un peu de bon temps les fins de semaine". Dans ces établissements qui se multiplient alors, on mange, on boit le "guinguet", un mauvais petit vin blanc. Et surtout l'on danse. L'entre-deux-guerres est leur âge d'or. A Joinville, on croise les Jean Gabin, les Fernandel, qui y déjeunent entre deux prises au studios Pathé voisins. "En fait, la véritable crise des guinguettes a eu lieu dans l'immédiat après-guerre", poursuit Dennilauler. Soucieux de contrôler les lieux de rassemblement hors de Paris, les Allemands ferment nombre d'entre elles. Beaucoup ne rouvriront pas.


"Les guinguettes sont en permanence renvoyées à leurs racines"

Celles qui restent sont vite confrontées à la nouvelle concurrence d'autres lieux festifs, comme les discothèques, ainsi qu'à l'émergence de nouvelles musiques populaires, jazz et rock. Et peinent à évoluer : "Les gérants se considéraient comme des résistants, les tenants d'une tradition dansante, familiale et dominicale", raconte Jean-Yves Dupin. Aujourd'hui encore, difficile de bousculer une forme tellement ancrée dans la tradition populaire, "Les guinguettes sont en permanence renvoyées à leurs racines. C'est très net chez les étrangers, pour qui elles réunissent tous les éléments de l'art de vivre français : la nourriture, le vin, la danse, le cadre... Et les gérants qui reprennent une guinguette, des anciens cuisiniers pour la plupart, sont aussi dans cette idée. Tous m'ont dit le rêve, le mythe que cela représentait pour eux".

Peut-on renouveler le genre sans sacrifier la carte postale ? Pour le président de l'association Culture Guinguette, deux axes : diversifier les activités, par exemple avec des chambres d'hôtes ou des restaurants permanents. Mais aussi redynamiser l'image des guinguettes et les ouvrir à d'autres genres musicaux. Lui s'y attèle dans son établissement :  "Quand des équipes de télévisions viennent filmer, ils veulent toujours voir des vieux en train de danser. Moi je dis non! Ce n'est pas que ça! En semaine, je passe du rock, de la salsa, j'ai des jeunes qui viennent ici comme ils iraient en boîte! Sur le plan musical, il faut aller de l'avant, s'ouvrir, ne pas rester franco-français. La piste est un lieu d'expression, il faut que l'on puisse y danser tout ce qui se danse". Sans toutefois sacrifier l'essentiel : "On doit rester attaché à l'accordéon et aux danses à deux. Et conserver  le meilleur de notre tradition : parler d'amour, de joie de vivre... Garder ce côté populaire et accessible".




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