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L'Ecole Alsacienne, laboratoire des méthodes pédagogistes

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Written by COLLADO Jérémy

ecole_alsacienne

 

L’Ecole Alsacienne traîne une réputation d’élitisme, alors même que ses fondements prônaient l’inverse. En guise de réponse, la direction a annoncé son intention d’ouvrir un autre établissement à Argenteuil. Une manière de prouver que les méthodes pédagogistes, dont l’école a été l’un des laboratoires, peuvent s’exporter de la rue d’Assas.


Nichée au milieu du très chic VIe arrondissement, l’Ecole Alsacienne délivre à ses élèves un enseignement aux méthodes uniques. Avec, comme point d’orgue, la devise de l’établissement: «Vers la nouveauté par la tradition». Journée en immersion dans une classe de 11ème, l’équivalent du CP dans une institution traditionnelle.

 

Crédit: Flickr/CC/Fréderic Humbert

L'Ecole Alsacienne en 1891

La coproduction entre le maître et l’élève

8h30,vendredi matin. La maîtresse entre dans une classe dissipée et bruyante. Pour rejoindre la salle, elle a du franchir une marée de parents, qu’elle connait tous. Un véritable parcours du combattant pour répondre à leurs demandes. Calme, douce, elle prend sa voix rauque et convoque un des enfants devant le tableau. Il doit ouvrir le cahier de vie et réciter la première règle: «Le matin, je dois prendre un livre en attendant la maîtresse», lit-il penaud. Puis les enfants s’assoient sur les cinq tables disposées en cercles au milieu de la pièce. Ils se font face. Et doivent réciter le nom des élèves absents. Une sorte de coproduction entre l’adulte et l’enfant, où le premier laisse l’initiative au second. C’est un signe quasi imperceptible de la pédagogie de l’école. La maîtresse est un guide, pas un chef.

 

Il flotte comme une atmosphère de bonheur doux dans les rangs. La classe est remplie de dessins, de livres de sciences, d’histoire et d’éducation civique. Lumineuse, colorée, aux tons bleus apaisants, elle donne le sentiment d’un havre de paix, au milieu des cris d’enfants dehors. Nous sommes fin novembre et toutes ces têtes blondes de 6 ans savent déjà lire et écrire. Ils récitent des poésies de Blaise Cendrars ou Jean Giono, et la maîtresse leur parle en métaphores. A celui qui ne sait plus son texte -«L’oiseau bleu» - elle lui demande s’il s’est envolé.  Ils veulent tous participer aux défis lectures, où chacun passe au tableau, pointeur à la main, pour reconstruire des phrases avec des mots qu’ils viennent d’apprendre. «C’est vrai que nous sommes dans un milieu privilégié. Tous les enfants ici ont de bons pré-requis», confie modestement la maîtresse. S’il est plus facile d’apprendre à lire, de transmettre le goût du travail à des enfants déjà stimulés dans le cadre familial, la méthode de lecture utilisée est aussi en cause. «C’est un mélange de méthode syllabique et de méthode globale. L’une et l’autre, utilisées comme des dogmes, sont mauvaises pour l’esprit. Mêler les deux crée un bon équilibre», assure la maîtresse, fière de ses 11ème. La volonté de rupture, le refus de tout sectarisme, voici encore une spécificité de l’Ecole Alsacienne.

 

Aux Etats-Unis on félicite toujours, en France pas assez


A la fin de l’exercice, certains sont félicités: «Bravo Nathan, Bravo Maxime, Bravo Laurent, Bravo Aurélien». Aurélien? C’est le petit garçon turbulent du fond de la classe, averti pour avoir bousculé son camarade, sanctionné pour n’avoir pas écouté les consignes. «Ici, on félicite beaucoup. Mais pas uniquement. La méthode américaine félicite toujours, quelle que soit la performance, tandis que le modèle français s’attache plus aux erreurs qu’aux réussites. Encore une fois, c’est le mélange des deux qui fonctionne», parvient à convaincre la maîtresse. Lorsqu’ils savent leurs vers de poésie, ils reçoivent des étoiles autocollantes. C’est le « renforcement positif » qui vient des Etats-Unis.C’est l’heure de la récréation. Au Jardin du Luxembourg. Gants, écharpes et bonnets obligatoires. Chacun doit montrer patte blanche. Et les problèmes de discipline ? «Il y en a peu. Même s'ils existent», plaide la maîtresse. Pour éviter les sauts d’humeur, la journée commence par des exercices de respiration. Debout, ils se décontractent, s’étirent, bougent les bras. Un bon moyen de retrouver le calme.

 

De la discipline, il yen a. 13h30, retour du déjeuner. «Là ça va crier un peu», s’amuse un surveillant. Les enfants s’agitent, sautent, courent, mais ils doivent s’asseoir par terre dans les couloirs avant d’entrer en classe, et après avoir accroché leur manteau en dessous du dessin prévu à cet effet. Toujours favoriser la créativité, une des règles de l’école. Ils rentrent en trombe dans la classe. Deuxième réprimande collective de la journée: «Je ne croyais pas vous avoir dit de vous asseoir», lance la maîtresse. La moitié de la classe, les «banane», part en cours de psychomotricité, au Gymnase. Les «ananas» réalisent un herbier et font des exercices de mathématiques, pendant que la maîtresse vérifie leurs devoirs. Voilà la subtilité de l’école: fournir à la fois les cadres - l’autorité - et l’ouverture - l’épanouissement personnel. Ils ne sont plus que 10 dans la classe. «Ce qui est extraordinaire dans ce travail en groupe, c’est qu’il y a plus d’échanges, c’est moins formel et beaucoup plus riche», sourit la maîtresse. Et quand un enfant n’arrive pas son exercice, c’est un de ses camarades qui est chargé de lui expliquer individuellement.

 

Les élèves sur le devant de la scène : transmettre le moins possible

La maîtresse s’efface le plus possible devant les réussites des élèves. Elle écoute beaucoup. Elle intervient lorsqu’ils font des erreurs, mais favorise l’émulation intellectuelle entre les enfants. «Mon but, c’est de transmettre le moins possible. C’est à eux de construire leur éducation. Moins on m’entend, mieux c’est», souffle la maîtresse. Avec le pointeur, ils sont sur le devant de la scène. La cloche retentit. Une ambiance familiale, conviviale, qui rappelle malgré tout «Le maître d’école» de Bourvil. L’Ecole Alsacienne, c’est le mélange entre tradition et innovation.L’heure du cours de psychomotricité a sonné. Il est l’archétype de la tradition de l’école, autrefois Gymnase qui favorisait l’aisance corporelle autant qu’intellectuelle. En short et t-shirt aux couleurs de leur école, les enfants grimpent sur des pans d’escalade: «C’est pour leur apprendre la gestion de la prise de risque», affirme la dame chargée du cours, qui est là depuis 30 ans. Ils sont très sollicités, et réprimandés quand ils se moquent. Ne jamais les mettre en compétition. Ils le sont déjà avec le monde entier, alors qu’ils ne le soient pas entre eux. La salle de rythmique est pleine de dessins, encore. Des plots de couleur, des cerceaux, ballons et cubes multicolores encerclent les enfants. «Il y a beaucoup de réflexion dans ces exercices. On apprend la coordination, l’aisance physique, la maîtrise et la connaissance de son corps, la confiance en soi», souligne la psychomotricienne. Le mouvement n’est pas là pour le mouvement, mais pour la réflexion qu’il engendre.


16h. La fin des cours approche. Le moment le plus extraordinaire de la journée: le «Quoi de neuf?». Un temps de parole de 30 minutes où chacun peut s’exprimer librement, sans contraintes. Une seule règle: le respect d’autrui. Le mot de tolérance prend tout son sens dans cet exercice. Couper la parole à celui qui parle, c’est dépasser la règle et subir la sanction de la maîtresse. Un enfant est chargé de diriger la séance. Armée d’un triangle qui rythme les prises de parole, elle scande : « Je donne la parole à Lucas. Ding». L’un raconte son week-end, l’autre propose un jeu à la classe, la dernière montre le dessin qu’elle a fait. «Parfois, il sort des choses intimes. Un enfant expliquait à la classe que ses parents allaient divorcer», explique la maîtresse. L’important, c’est qu’ils sachent prendre la parole en public et prennent plaisir à le faire. Qu’ils soient à l’aise à l’oral. Si tout est fait pour qu’ils construisent leur éducation, cela ne veut pas dire qu’ils rédigent les programmes. Mais ils sont sans cesse mis en avant, leur créativité est récompensée, leur parole est importante. Ils ont le premier rôle, mais doivent apprendre ce qu’on leur inculque.

 

Une école de synthèses, en rupture avec l’institution traditionnelle

Les ruptures de l’Ecole Alsacienne avec la pratique institutionnelle se sont faites au nom de l’enfant. Un enfant qui ne devait pas être séparé du monde, et dont la formation devait être partie prenante de son environnement culturel, familial et social. Par le biais d’une formation intellectuelle et sportive, qui se voulait le prolongement de la vie de famille et la préparation de la vie citoyenne. Un équilibre, un entre-deux, une synthèse qui se retrouve à tous les échelons. Combiner à la fois l’épanouissement personnel et l’utilité sociale des futurs citoyens. Combiner le développement intellectuel et la formation morale des enfants. Tenter d’associer la confiance en l’initiative privée et le sens du bien commun. Peut-être la plus difficile des synthèses. Enfin respecter les humanités, s’élancer vers l’avenir par la connaissance du passé et dans le même temps, rechercher le progrès et croire dans l’innovation.

L’école crée en 1870 par des universitaires protestants forcés de fuir l’Alsace annexée, après la défaite de Sedan, est avant tout un extraordinaire projet pédagogique. Au départ, une école privée et républicaine, laïque alors que l’école publique ne l’était pas encore, et ce souci d’humanisme, de tolérance, de maîtrise de soi. La responsabilité, le sens de l’effort et l’honnêteté morale prenaient une place essentielle. Une éducation à la droiture, en somme.

Aujourd’hui, une méthode où «l’enfant est au centre du système scolaire», comme le préconise la Loi Jospin, chargé de construire son parcours. L’établissement est une construction qui vise à l’équilibre entre la liberté et la responsabilité, entre l’autorité du maître et l’épanouissement personnel des enfants. Entre la confiance en l’élève etson encadrement par des règles strictes. En somme, l’Ecole Alsacienne, c’est les avantages de l’école publique, laïque et républicaine, sans ses inconvénients. Un constat cruel pour la méritocratie, chère à une partie de la France attachée au mythe de l’ascension sociale via une école correctrice des inégalités de naissance. Une école qui fonctionne grâce à une sélection stricte à l’entrée, à la fois intellectuelle, sociale et personnalisée, qui permet de choisir les élèves qui sauront s’insérer dans le projet pédagogique. L’inverse de l’école publique, qui prend tout le monde. Voilà peut-être la grande différence entre les deux systèmes. Et l’explication de l’attirance de beaucoup de parents pour l’école privée, tandis que l’école publique ne remplit plus son rôle d’antan. Pour le malheur de ceux qui ne peuvent pas souscrire aux 2000€ d’inscription annuels de l’école de la rue d’Assas.

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