Affaire Bourdouleix : que signifie exactement "l'apologie de crime contre l'humanité" ?

 Article publié le 23-01-2014 par BLUY Thibault

Le député-maire de Chollet (Maine-et-Loire), Gilles Bourdouleix, comparaît ce jeudi à 14h devant le tribunal correctionnel d'Angers pour apologie de crime contre l'humanité. Ses propos tenus sur les gens du voyage avaient provoqué une vive polémique cet été. Explications sur les sanctions qui pèsent sur les auteurs de ce type de déclaration.

 

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  Manifestation à Paris lors des 160 ans de l'abolition de l'esclavage, en 2008.

Crédit Photo : Flickr/CC/looking4poetry

 

 

Les enjeux du procès Bourdouleix

 

Les faits remontent au 21 juillet dernier, lorsque 150 gens du voyage investissent un terrain communal après avoir constaté la fermeture de l'aire d'accueil censée leur être réservée. Le maire de Chollet (ex-UDI) aurait alors répliqué à certains d'entre eux qui imitaient le salut nazi : "Comme quoi Hitler, il n'en a peut-être pas tué assez".

 

Des propos que Gilles Bourdouleix a dans un premier temps démenti avoir tenu sous cette forme, arguant d'un "bidouillage" du "petit merdeux" de journaliste du Courrier de l'Ouest qui les avait enregistrés sur son smartphone. La bande son authentifiée en septembre par la police scientifique, le maire de Chollet dénonce désormais un procès politique et conteste un enregistrement réalisé à son insu, selon l'article 226-1 du Code Pénal.

 

Toujours soutenu par ses électeurs à deux mois des municipales où il compte briguer un quatrième mandat, ce coutumier du fait encourt une peine de cinq ans de prison ferme ainsi qu'une amende de 45 000 euros, mais aucune sanction d'inégibilité. A noter qu'il comparaît également pour injure et diffamation à l'encontre du journaliste du Courrier de l'Ouest.

 

Qu'est-ce que l'apologie de crime contre l'humanité ?

 

La réponse de l'avocat Gilles Devers : "L'écrit qui présente comme digne d'éloge une personne condamnée pour crime, magnifie son crime et fait ainsi l'apologie dudit crime (Cour de cassation, chambre criminelle, 16 novembre 1993,n° 90-83128, Publié). Mais est aussi une apologie des crimes de guerre, la publication d'un texte de nature à porter un jugement de valeur morale favorable aux dirigeants du parti national socialiste allemand condamnés comme criminels de guerre par le Tribunal international de Nüremberg et constituant un essai de justification au moins partielle de leurs crimes. (Cour de cassationchambre criminelle, 14 janvier 1971, n° 70-90558Publié).

 

La Cour ajoute qu'un écrit qui présente comme susceptibles d'être justifiés des actes constitutifs de crimes de guerre doit être considéré comme apologétique et l'intention coupable se déduit du caractère volontaire des agissements incriminés (Cour de cassation, chambre criminelle, 7 décembre 2004, 03-82832, Publié)".

 

L'apologie de crime contre l'humanité concerne uniquement les atrocités commises durant la Seconde guerre mondiale, et non la traite et l'esclavage. Pourtant reconnus comme crimes contre l'humanité depuis la loi dite "Taubira" du 21 mai 2001, en faire l'apologie ne peut-être sanctionné. Une étrangeté juridique discutée notamment sur ce blog.

 

Dans cet article, un "citoyen anonyme" se base quant à lui sur une définition non juridique de l'accusation pour discuter de la culpabilité de Gilles Bourdouleix : "Apologie : (gr. apologia, défense). Discours ou écrit destiné à convaincre de la justesse de qqch, à assurer la défense de qqn, de qqch." (Le Petit Larousse, dictionnaire 2008).

 

L'apologie de crime contre l'humanité est-elle fréquente ?

 

Deux lycéens de Montgeron (Essone) ont été placés en garde à vue lundi 6 janvier pour ce même motif. Leur est reprochée une photo de décembre dernier dans laquelle l'un d'eux, 17 ans, effectue une "quenelle" dans un couloir de son lycée. Le geste, popularisé par l'humoriste Dieudonné, fait l'objet de nombreuses controverses quant à sa signification. Revendiqué simplement "d'anti-système" par leurs auteurs, il constitue une "apologie de crime contre l'humanité" pour le parquet d'Evry qui a décidé d'ouvrir une enquête.

 

Les sanctions sont assez rares au sein de la classe politique, en tout cas pour les grands partis. Selon le site wikistrike, qui liste toutes les condamnations et mises en examen du PS, de l'UMP et du FN, seul le militant ex-frontiste Alexandre Gabriac a été condamné pour ce motif.

 

Quelques autres exemples peuvent être signalés, notamment la condamnation en septembre 2008 d'un blogueur corrézien pour avoir raillé la pendaison de 120 habitants de Tulle le 9 juin 1944, ou encore celle de deux jeunes parisiens à plusieurs amendes pour avoir écrit des propos antisémites sur le livre d'or du camp de Struthof, en Alsace, qu'ils visitaient pour les journées du patrimoine en 2002.



 

Le réseau tentaculaire des “princes rouges” chinois dans les paradis fiscaux

 Article publié le 22-01-2014 par BLUY Thibault

Le consortium international de journalistes d'investigation (ICIJ) a publié ce mercredi de nombreux documents attestant de placements de fonds dans les paradis fiscaux par de riches hommes d'affaires chinois, étroitement liés au pouvoir de Pékin. Un coup dur pour le gouvernement de Xi Jinping, qui avait fait de la lutte contre la corruption son principal argument de communication.

 

 

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Yuans chinois

Crédit Photo : Flickr/CC/Kalleboo


Que contiennent les révélations d'aujourd'hui ?

 

Ce nouveau scandale frappe par son ampleur. En tout, ce sont 20 000 Chinois, Hongkongais et Taïwanais qui sont soupçonnés de posséder des comptes ou des compagnies dans les paradis fiscaux, majoritairement aux îles Vierges britanniques.

 

La plupart des accusés sont issus de cette élite qui s'est enrichie grâce au régime communiste, couramment qualifiée de "princes rouges". Parmi eux figurent notamment le beau-frère de l'actuel président chinois Xi Jinping, et deux des enfants de Wen Jiabao, premier ministre de la République populaire de 2003 à 2013. Une galerie de portraits, publiée par le journal Le Monde, rassemble la plupart des personnes mises en causes par l'ICIJ, et montre bien qu'elles appartiennent à l'entourage des dirigeants de plusieurs générations, de Deng Xiaoping à Hu Jintao en passant par Li Peng.


Quelles pourraient en être les conséquences ?

 

La lutte contre la corruption est l'un des chevaux de bataille affiché du président Xi Xinping depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2013.

 

Si le pouvoir va jusqu'au bout de son action, l'affaire pourrait bien faire des remous en Chine. Une nouvelle réglementation, entrée en vigueur le 1er janvier dernier, impose désormais aux Chinois de déclarer leurs actifs à l'étranger. En septembre 2013, c'est le dirigeant des chemins de fer qui avait été condamné pour transfert de fonds vers des places offshore. Et selon la Banque centrale de Chine, ce serait plus de 120 milliards d'euros que les hauts dignitaires chinois ont placé et investi dans les paradis fiscaux.

 

La journée pourrait donc être cruciale pour la classe politique chinoise. Les révélations de l'ICIJ coïncident en effet avec l'ouverture ce mercredi du procès de l'avocat Xu Zhiyong, leader du Mouvement des nouveaux citoyens, arrêté en juillet dernier pour avoir demandé aux dirigeants chinois de publier leur patrimoine.

 

A noter que les banques suisses UBS et Crédit suisse sont largement pointés du doigt pour leur coopération dans la constitution des sociétés offshore chinoises, comme le souligne le quotidien helvète 24 heures.


Qu'est-ce que Offshore Leaks ?

 

Offshore Leaks est une base de données gérées par le consortium international de journalistes d'investigation ICIJ. Elle a été mise à disposition en 2013 de 36 organes de presse internationaux parmi lesquels, entre autres, la BBC, le Guardian, le Washington Post, le Süddeutsche Zeitung et Le Monde.

 

Ceux-ci ont eu accès à plusieurs millions de documents concernant des dizaines de milliers de compte ouverts au cours des trente dernières années dans 10 paradis fiscaux, notamment aux îles Vierges britanniques, aux îles Cook ou encore à Singapour. Selon des documents publiés en avril 2013, le président zimbawéen Robert Mugabe, la famille du président azerbaïdjanais ou encore l'ancien trésorier de campagne de François Hollande Jean-Jacques Augier, propriétaires de deux sociétés offshore aux îles Caïman, seraient concernés par les révélations d'Offshore Leaks. 

 



 

Le Japon très actuel de Hayao Miyazaki

par BOCK Pauline

 

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Hayao Miyazaki en juillet 2009.

Crédit photo : Flickr/CC/worldchaos81

 

 

“Le vent se lève… Il faut tenter de vivre !” C’est à cette rime du Cimetière marin de Paul Valéry que fait référence le dernier film de la légende japonaise de l’animation Hayao Miyazaki, Le Vent se lève, sorti le 22 janvier. Dernier, parce qu’il n’y en aura plus d’autres : à 73 ans, le réalisateur de Princesse Mononoke prend sa retraite cinématographique. Rhumatismes aux mains et vue qui baisse, il est temps pour le père du studio Ghilbli de tenter de vivre sans lui. Avec Le vent se lève, il signe l’un de ses films les plus politiques, reflet de ses valeurs et de sa vision, nostalgique et désabusée, du Japon contemporain.

Ce passé “qui ne passe pas”


Le film suit Jiro Horikoshi (1903-1982), ingénieur aéronautique ayant vécu dans le Japon de la Seconde guerre mondiale et auteur des plans du Zéro, un avion de combat utilisé dans les  missions-suicides de kamikazes de l’armée impériale japonaise durant la guerre du Pacifique.

 

Pour Hayao Miyazaki, né en 1941, l’année de Pearl Harbour, et fils d’un fabriquant de morceaux de bombardier, évoquer le Japon des années 1920 et 1930, la crise économique et a guerre d’expansion coloniale en Asie-Pacifique sous le règne des militaristes, c’est relier, presque directement, l’histoire au monde actuel.

 

Les tensions entre Etats nationalistes en mer de Chine, le réarmement galopant, la crise financière de 2008 et ses répercussions sur les politiques du Japon… “Il y a tellement de ressemblances entre les deux périodes que c’en est effrayant, a-t-il déclaré au Monde. On dirait que les conditions se mettent en place, peu à peu, pour un nouveau désastre.”

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que sa volonté d’affronter “le passé qui ne passe pas” au pays du Soleil-Levant n’a pas été bien accueilli par les autorités nippones. Sa représentation sans fard de l’armée impériale lui a attiré les critiques de la droite nationaliste japonaise, qui l’a qualifié d’“anti-japonais”, de “traître”. 

 

Pacifisme et pessimisme : le Japon politique


Miyazaki le pacifiste n’hésite pas à prendre position contre une autre grande figure nippone, le Premier ministre Shinzo Abe. Deux personnalités qui évoquent le passé à leur façon - là où les créations du réalisateur affrontent la réalité historique, le politique a déclaré vouloir “en finir avec la diplomatie des excuses”.

 

Abe inquiète par ses ambitions maritimes, qui rappellent un peu trop le militarisme du Japon de 1930, colonisateur de l’Asie-Pacifique. Les conflits récurrents avec la Chine au sujet des îles Senkoku (Diaoyu en chinois) illustrent dangereusement ce voeu d’expansion. Shinzo Abe rêve de rendre au Japon son dynamisme, face à une Chine s’imposant comme l’une des premières puissances mondiales. Une grande politique de relance doit sortir le pays de sa spirale inflationniste.

 

Hayao Miyazaki ne cache pas son pessimisme quant à la politique menée par Shinzo Abe. Au Figaro, il déclare : “Les enfants [de ses collègues au studio Ghibli] devront vivre une crise économique encore plus grave dans vingt ans. Au Japon, ce que nous voyons aujourd'hui, c'est la politique d'Abenomics (le surnom de Shinzo Abe) qui prône un nationalisme stupide. Je crains que l'expression de ce nationalisme un peu partout en Asie conduise à la guerre. Je pense que nous sommes arrivés à un point où il faut redéfinir notre civilisation.”

 

En août 2013, Miyazaki s’est fendu d’une tribune dans Neppu (“vent chaud”), le magazine gratuit de Ghibli, nommée “Modifier la Constitution est insultant” (disponible à la lecture en japonais uniquement), pour s’opposer à la réforme de la Constitution pacifiste proposée par le Premier ministre. “Il va sans dire que je suis contre la réforme de la constitution”, écrit-il. “Il y a un manque flagrant de connaissance et de compréhension de l’histoire de ceux qui sont à la tête du gouvernement et des partis politiques. Les gens qui ne réfléchissent pas suffisamment ne devraient pas se mêler de toucher à la constitution.”


Il a également demandé des excuses officielles de la part du gouvernement auprès des esclaves sexuelles, ces “femmes de réconfort” venues de Chine ou de Corée, que l’armée japonaise a engagées de force pendant la guerre.

 

La contestation politique, même marginale, d’Hayao Miyazaki, presque considéré dans son pays comme un dieu vivant, constitue une gêne certaine pour les autorités.

 

Sur les Etats voisins du Japon aussi, le réalisateur a son mot à dire. Particulièrement la Chine, dont il critique vivement la politique environnementale : “En Chine, à cause de la pollution atmosphérique, l’air est irrespirable dans beaucoup de grandes villes, confie-t-il à Télérama. Pour résoudre ce problème, la Chine se tourne vers le nucléaire, quelle ironie !”


Le traumatisme Fukushima


Le nucléaire : le cauchemar du dessinateur, la raison majeure de son pessimisme sur l’avenir du Japon. Son engagement écologique et son amour pour la nature, toutes ses oeuvres l’illustrent à leur manière, de la fière Mononoke, fille-louve protectrice des esprits de la forêt, au conte de la sirène Ponyo dans son fragile écosystème.

 

En 2008 déjà, Ponyo sur la falaise imaginait un tsunami ravageur menaçant de s’abattre sur le Japon. La première partie du Vent se lève décrit de façon saisissante le tremblement de terre du Kanto de 1923, un traumatisme national pour le Japon du XXe siècle.

 

La légende du studio Ghibli veut que Miyazaki ait rendu le scénario de cette première partie le 10 mars 2011. Le 11 mars, un tremblement de terre suivi d’un tsunami déclenchait la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi.

 

Après le séisme, la réalisation du Vent se lève a été interrompue plusieurs jours. Des employés coincés aux studios, dans le sud-ouest de Tokyo, ont campé sans électricité ni moyens de communiquer. Miyazaki a pensé à tout arrêter, avant de reprendre le travail sur le film, une oeuvre sombre et viscéralement empreinte des hantises de la catastrophe. Depuis Fukushima, Ghibli a cessé de s’approvisionner chez Tepco, la compagnie d’électricité qui gère la centrale. “Pas d’électricité nucléaire chez nous”, lit-on sur un drapeau sur le toit des studios.

 

Le réalisateur se souvient : “Quelques jours avant le séisme du 11 mars 2011, nous regardions souvent le coucher du soleil en montant sur le toit du studio. Ce soir-là, le ciel était étrangement beau. On s'est dit que quelque chose allait se produire et le séisme a eu lieu. Encore aujourd'hui, on monte sur le toit du studio et le ciel est toujours beau, bizarrement beau. Je pense que les mauvaises nouvelles n'ont pas fini de tomber.”

Le vent se lève peut-être sur le Japon. Hayao Miyazaki, s’il n’y dessine plus ses pensées, tente toujours d’y vivre.



 
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